La 1ère guerre mondiale à         Estourmel

Monsieur l’Abbé Buissé curé d’Estourmel pendant la guerre 1914-1918 a écrit dans ses carnets, jour après jour, ce qui s’est passé à Estourmel pendant cette période. 

Il commence ainsi son récit : Il est bien entendu que nous n’avons pas entrepris ici l’histoire de la grande Guerre en France, ni dans les pays envahis ni même dans les communes voisines. Nous nous occupons que du village et racontons tout simplement et très fidèlement ce qui se passait chez nous.

 

Samedi 1er août 1914 : déclaration de guerre  

 

Dimanche 2 Août 1914 : Mobilisation Générale Ordre est donné à tout français soumis aux obligations militaires de rejoindre leur corps.

 

 

Lundi 3 Août 1914 : Une quarantaine d’hommes ont reçu leur ordre de départ pour aujourd’hui, 36 autres la recevront et partiront plus tard. Il faut être à la gare des Frisettes à 6 heures. Les rues sont pleines de monde. Les hommes partent avec courage. C’est pour le pays. C’est pour nos enfants. Vive la France. Vive Estourmel 

Le retour au village des femmes et des enfants n’est pas gai. Il n’a pas fait beau et la moisson n’est pas faite. Les femmes et les enfants se mettent au travail. Il faut faucher le blé, le rentrer. Il faut traire les vaches, nourrir les poules, les cochons, les nettoyer, enfin un travail énorme. 

27 août 1914 : Les Anglais ont demandé aux hommes plus âgés et aux femmes de creuser des tranchées pour bloquer les Allemands qui arrivaient après la bataille du Cateau. Ils veulent les arrêter entre la grand route du Cateau et la voie ferrée de Wambaix. 

Mais les Allemands ont été plus rapides. Quand les Anglais veulent descendre dans les tranchées que nous leur avions creusées, les casques à pointe y étaient déjà. Ainsi la bataille se fit entre Cattenières et Haucourt où au moins une centaine d’anglais y ont laissé la vie. Estourmel y gagna de ne pas se trouver entre 2 feux. 

Nous sommes complètement encerclés. Les Allemands sont partout.
Vendredi - Plusieurs régiments d'infanterie, venant de Carnières et allant vers Wambaix, ont traversé le village ce matin.
Lorsqu'on les voit ainsi bien équipés, marcher dans un ordre parfait, avec une allure jeune et martiale, des chants sauvages et cadencés, on ne peut se défendre d'une émotion vraiment poignante. Ces gens-là sont forts et terribles dans leur organisation et leur discipline.

Le Général Von Kluck s’installe chez le Maire Monsieur Camille Rossi  et l’oblige à l’héberger. Le Général Vonkluck commande la 1ére armée allemande soit 10 divisions et 230 600 combattants. Leur objectif est d’occuper Paris le plus vite possible 

Une compagnie de cyclistes descend des Frisettes. Le jeune Arthur Leroy les regarde appuyé sur sa bicyclette toute neuve. Un soldat d’une vingtaine d’années s’avance sur lui, lui attrape le vélo, lance le sien sur le pavé, le met hors d’usage et repart avec le vélo neuf. Ils nous ont envahis, ils se donnent tous les droits. 

 

Des cavaliers arrivent au galop ; Ils portent la lance comme s’ils se trouvaient sur le champ de bataille. Sur le casque et sur leur étendard une tête de mort. Quel lugubre insigne. « Les hussards de la mort » ont jeté l’épouvante.(photos)

Puis nous entendons un bruit infernal : l’artillerie, les canons.

Puis c’est le tour de l’infanterie. Ils font trembler la route sous le pas cadencé de leurs grosses bottes. Nous les entendons rire, brailler, chanter, hurler et tout cela dominé par la voix forte des chefs criant leurs ordres à ce troupeau envahisseur. Comme ces paroles et ces airs sauvages résonnent lugubrement dans nos coeurs. Que va devenir la France !

Les régiments succèdent aux régiments sur tous les chemins et à travers tous les champs.

C’est gris de soldats allemands partout.

 

Le soir l’artillerie allemande tire depuis la route nationale et les boulets sifflent au-dessus de nos têtes, les boulets pleuvent sur le village. La bataille bat son plein.

La population s’entasse dans les caves.

Monsieur le Curé est arrêté comme otage dans la soirée.

Une affiche est placardée :

Si on dérange nos fils électriques, vous serez fusillés 
Si on touche à nos hommes ou à nos chevaux, vous serez fusillés.

S’il y a la moindre malveillance à notre égard, vous serez fusillés 

Le lendemain un événement dramatique dans notre village. Un gendarme allemand à cheval traverse Chantemel. Il est à quelques mètres des maisons quand un coup de feu éclate. Le cheval seul est blessé et va mourir un peu plus loin. Le gendarme qui présente l’aspect d’un homme ivre doublé d’un fou furieux prétend qu’on a tiré sur lui. Les civils affirment que c’est son révolver qui s’est déchargé suite à un faux mouvement en escaladant le talus mais on ne les écoute pas.

Un coup de sifflet rassemble là une vingtaine de cavaliers en un clin d’oeil. Aussitôt on arrête les hommes dans les habitations voisines. Pierre Roland, Jean-Baptiste Dordain et Joseph Mathon sont malheureusement chez eux. On les lie derrière un tombereau et on les emmène…

Puis les allemands vident le pétrole des lampes sur les lits et mettent le feu à 10 maisons de Chantemel. C’est la terreur rouge à l’état aigu.

 

Désiré Cambay qui revient de Cambrai nous raconte qu’il a vu des cadavres de civils un peu partout. Le curé d’Haucourt a été tué d’un coup de révolver à bout portant. Il était en train de donner à boire à un soldat anglais blessé prés de sa porte. C’est épouvantable.

Les soldats entrent dans les maisons et prennent ce qui leur plait. Les vins et liqueurs ont la préférence. Ils tuent la volaille, les porcs, les veaux, génisses pour y choisir un morceau à leur goût et abandonner le reste dans un fossé. Les chevaux, les harnais, les voitures, le blé, les sacs d’avoine, le fourrage, tout est à eux.

 

Les boulangeries ont été pillées. On a bien essayé de cuire mais les soldats s’en aperçoivent aussitôt et prennent les pains au fur et à mesure qu’on les sort du four.

 

On cache un peu partout des prisonniers anglais qui ont réussi à s’évader. On les dirige vers Carnières où quelqu’un les aide à rejoindre leur armée.

 

8 septembre 1914 : Aujourd’hui nous arrive une bien triste nouvelle. Pierre Roland, Jean-Baptiste Roland et Joseph Mathon enlevés le 27 aoùt, ont été massacrés dans les champs entre Vaucelles et Bantouzelle par les soldats allemands qui les ont laissés sur place. Le Maire de Bantouzelle les a fait enterrer côte à côte. Il a rendu aux parents divers objets trouvés dans les poches des malheureuses victimes : un mètre, des pions de Boistrancourt, une pipe, une casquette.

3 Estourmélois fusillés le 27 août 1914 à Vaucelles

+ Jean-Baptiste Dordain, tisseur, 69 ans, demeurant 11 Hameau de Chantemel.
+ Joseph MATHON, tisseur, 36 ans, demeurant 15 Hameau de Chantemel.
+ Pierre ROLAND, maçon, 67 ans, demeurant 17 Hameau de Chantemel.

 

Samedi 12 septembre 1914 : La moisson est enfin rentrée mais personne n’ose la battre de peur que l’ennemi leur enlève le grain au fur et à mesure comme il l’a fait les 26 et 27 août. 

Dimanche 20 septembre1914 : Les allemands organisent une chasse à l’homme. Tout le monde se terre. Les hommes qu’ils réussissent à trouver sont emmenés en Allemagne comme prisonniers de guerre. Pour un rien, les Allemands fusillent et incendient. Les gens sont terrorisés.

 

Vendredi 25 septembre 1914 : Les gens se cachent pour arracher leurs pommes de terre et les enfouir dans une fosse à l’abri du regard de l’ennemi.

Et le canon que l’on entend nuit et jour. Nous sommes sans nouvelles ni de la France ni de nos soldats. Nous vivons dans un tombeau séparé du monde. Quelle tristesse !

Mercredi 7 octobre 1914 : 2 casques à pointe arrivent chez le Maire Monsieur Rossi et réclament pour le lendemain 10 h la liste détaillée de tout ce que possède la Commune en bétail, blé, avoine battus et non battus, fourrage etc. 

 

12 octobre 1914 : Obligation de battre immédiatement. Défense de vendre, tout doit être laissé aux Allemands 

Vendredi 10 octobre 1914 : On reprend l’école. Monsieur Gaugot et Madame Delattre se partageront les garçons et les filles. 

1921 

Classe Mr Gustave GAUGOT (1) 

 

5ème Rang : Camille SANTERRE (2) – Léon VIEVILLE (3) – Fénelon HOCHEZ (4) – Edmond LECERF (5) – Désiré DORDAIN (6)

 

4ème Rang : Léon CANY (7) – Georges DOISY (8) – Paul DORDAIN (9) – Albert ROLAND (10) – Georges LEROY (11) – Paul COLAU (12)

 

3ème Rang : Benoit MATHON (13) – Pierre LASSELIN (14) – élève non reconnu (15) – Emile DENIS (16) – élève non reconnu (17) – Félix LASSELIN (18) – Adolphe SANTERRE (19) – Jean LECERF (20) – Jules CROUHY (21)

 

2ième Rang : Pierre POREZ (22) – élève non reconnu (23) – Joseph DELFOLIE (24) – Jean VAILLANT (25) – Rodrigue LENGLET  (26) – Fénelon SAVARY (27) -

 

1er Rang : Alfred DOISY (28) – Alcide HOUREZ (29) – Robert LASSELIN (30) – Emile PETIT (31)

Mercredi 14 octobre 1914 : Les Allemands prennent tous les plus beaux chevaux de la Commune

Ordre est donné de tuer tous les pigeons. 

Ordre est donné de déposer en Mairie toutes les armes à feu qui pourraient encore rester dans le village

Ordre est donné de remettre à la Mairie tous les vélos et appareils téléphoniques. On cache les vélos comme on peut mais c’est risqué.

Ordre est donné de mettre des écriteaux à chaque coin de rue pour indiquer aux troupes allemandes les directions

Samedi 21 novembre 1914 : Les officiers déclarent qu’il leur faut 65 vaches à 14h. Les cultivateurs s’entendent et chacun amène sa part à l’heure fixée.

La rue est pleine de gens, de vaches, de chiens et d’allemands. C’est un tohu-bohu indescriptible surtout quand arrive le troupeau de Cattenières qui se joint à celui d’Estourmel. Les Allemands commandent de tout mettre en liberté et essaient de partir vers Cambrai. Mais voilà les oreilles qui se dressent les queues en trompette et c’est une course effrénée dans toutes les directions, à travers les champs.

Les Allemands écument de rage et les Français se tordent de rire.

Néanmoins ils auront du renfort et tout partira quand même le lendemain.

 

Jeudi 10 décembre 1914 : La sucrerie de Boistrancourt est avertie que tout son sucre sera réquisitionné pour l’Allemagne.

 

12 décembre 1914 : Beaucoup de vent et de pluie. On ne peut s’empêcher de penser à nos pauvres soldats qui se battent dans la boue par ce temps d’hiver. Où sont-ils ? Sont-ils en vie ?

Continuellement il passe des trainards allemands qui exigent des œufs, des poules, du beurre…

 

10 janvier 1915 : Un journal écrit en français circule. » la Gazette des Ardennes ». Nous espérons avoir des nouvelles mais très vite on voit qu’il s’agit d’un journal boche. Tout ce que la France fait est très mal, elle est perdue. Tout ce que l’Allemagne fait, c’est la perfection. C’est le premier pays du Monde.
 
Obligation sous peine de prison de déclarer les maladies contagieuses. Un écriteau doit être disposé sur la porte. 

Tous les passeports sont annulés. Il faut les demander à la Kommandantur 5 jours à l’avance en indiquant le but et l’itinéraire de la sortie du village. Ils sont payants et pour 1 jour. Difficile pour ceux qui travaillent hors du village.

 

Tous les hommes de 17 à 50 ans sont recensés. Les mairies doivent dresser ces listes et convoquer ces hommes tous les mois. (Voir ostkommandantur à Igniel)